Au risque de ne pas être crue, avant de lire, sur le site de Trait-D’union, que le prochain thème portait sur l’intégration des nouveaux étudiants à l’environnement de l’ISCAE, durant la journée je suis revenue trois ans en arrière, remémorant une des périodes les plus catastrophiques de mon passage par l’ISCAE. En fait, cette réflexion en ce jour-ci exactement, est loin d’être le fruit du hasard. La nuit passée, j’ai fait un cauchemar : j’étais entrain de demander, non, de supplier, monsieur El Alami, responsable de l’internant, de me donner un droit… Je ne me rappelle plus de quel droit il s’agissait exactement, mais je me rappelle bien mon sentiment : j’étais partagée entre la frustration de ne pas avoir droit à quelque chose de si élémentaire alors que je fais partie de la crème de la crème du Maroc d’une part (expression ironique souvent utilisée par les iscaeistes en faisant allusion au discours d'ouverture du directeur de l'ISCAE qui nous qualifie de crème de la crème sans pour autant nous garantir qu'on sera gratifier pour cette "qualité"), et entre la peur de m’énerver et de ne jamais avoir accès à mon droit! Il fallait que je sois gentille, que je m’exprime délicatement, sachant que la rage me rongeait à l’intérieur de devoir retenter ma chance pour la énième fois sans trop y croire. Tel était mon état d’âme dans le rêve, et tel était mon état d’âme durant toute une année passée à l’internant de l’ISCAE!

À mon réveil, je me disais : tiens, je n’ai jamais rien fait pour changer les choses depuis mon départ de l’ISCAE! Normal que notre cher pays n’avance pas! Non seulement on ne va pas jusqu’au bout mais on oublie très vite les injustices subies! Dès qu’on n’est plus dans la situation, on se laisse aller par le train-train de la vie, et on laisse les prochaines victimes derrière nous, presque heureux de ne pas être les derniers à avoir subi un tel supplice!

Bon, le lecteur doit déjà être impatient de savoir ce qui me rongeait. Patience, cher lecteur! Si j’ai pu patienter durant toute une année, ça ne te coûtera pas une fortune de patienter quelques secondes de plus. Ok, j’y viens : c’est ma chambre, la chambre pourrie où j’ai été obligée de passer une année de mon existence!

Je ne suis pas le genre de ces fils-filles à papa qui aiment trop le confort, qui oublient que l’état est déjà généreux de leur offrir de telles conditions pour presque pas de sous… Je ne suis non plus pas du genre de ces personnes qui se plaignent de tout et de rien! Chez moi, ma mère me trouve tellement indifférente au confort qu’elle me répète toujours que j’aurai dû être née garçon! Bon, les garçons, ne vous sentez pas offensés, là n’est pas notre sujet de toutes façons!

Donc je disais tout simplement que je suis une personne simple, et qu’un minimum de confort me suffit. Sauf que cette chambre était trop pourrie pour que je me taise.

Si vous faîtes partie des victimes, vous devez l’avoir reconnue : il s’agit de la fameuse chambre C27, la chambre qui pue l’humidité à longueur d’année, la chambre où deux placards sur deux sont inutilisables, et où, si l’on ferme les yeux en s’y couchant un jour de pluie, on ne saurait si l’on est dans un bidonville de Ain Sbaa ou dans l’institut où l’on gratifie la crème de la crème du Maroc pour ses efforts d’une bien étrange façon!

Eh oui, et je ne vous mens pas : dans cette chambre, lorsqu’il pleut, on a droit à avoir des gouttes de pluie en plein sur le visage et, si jamais on s’aventure à mettre ses habits dans le placard (qui est pourtant là à cette fin), il ne faut pas s’étonner qu’au bout de deux jours ils soient devenus verts de moisissure.

L’administration dans tout ça?

L’administration est au courant de ça et ce, depuis des années! Mais elle est fidèle à ses homologues marocaines : connaissant parfaitement les douleurs de ses serviteurs, oops clients, elle ne bouge pas le doigt!

Je n’ai cessé, durant toute une année, de demander à M. El Alami de mettre fin à la situation. J’en avais marre des gouttes de pluie qui envenimaient mon existence, du nombre de vêtements qui ont moisi, de cette odeur puante, de cette humidité qui accentuait mes difficultés de respiration. Mais le personnel de l’administration, qui rentre dormir chez lui paisiblement, n’a pas de souci à se faire pour les autres. De toutes façons ce sont les autres! Pas lui!

Une fois, je me rappelle que je prenais des photos, avec une camarade à moi, de l’intérieur des salles de bain de l’internat parce qu’on voulait les intégrer dans un exposé dans l’un des cours de l’ISCAE et, on a été surprises par M. EL Alami. On avait beau tenté de le convaincre que c’était seulement pour usage interne, qu’elles n’allaient être diffusées qu’aux étudiants qui connaissent déjà la situation. Il n’a rien voulu savoir : il a pris la pellicule et l’a détruite. Le pire, c’est qu’on n’avait pas réagi! On l’avait laissé faire!

Avec un peu de recul, je réalise combien notre esprit de moutons de panurge nous emprisonnait à l’époque! Pour nous, il était normal que le monsieur ait peur que la situation soit exposée à l’extérieur et qu’en même temps il ne bouge pas le doigt pour changer les choses! Le camouflage est le sport national au Maroc par excellence! Continuons à camoufler, le naufrage ne saurait tarder! Mais on s’en fout du naufrage, de toutes façons ce ne sont pas nous qui allons nous noyer, mais les prochains, nos enfants, alors tant pis pour eux! Personne ne leur a demandé de venir dans ce monde!

Ceci est l’un des points les plus sombres que j’ai gardé de l’environnement de l’ISCAE et de la vie en internat, en plus de quelques révoltes qui m’ont pris de temps à autre lorsque j’entendais parler d’histoires d’abus durant les journées de bizutage, histoire sur lesquelles je ne pourrai me prononcer étant donné que je n’en ai personnellement pas été victime, mais je peux tout de même noter que la non-challance de l’administration de l’ISCAE à cet effet n’a pas manqué de me fasciner!