" J'ai un problème

avec ma propre identité israélienne "

(  Michaël Sfard )

Lundi 05 Décembre 2005

Ils ne sont qu'une poignée en Israël à exercer sur le même créneau que lui. Michaël Sfard a ouvert son cabinet d'avocat il y a un peu plus d'un an, mais sa spécialité n'est pas affichée sur la plaque discrète posée à l'entrée de son immeuble, en plein cœur de Tel-Aviv.

Le jeune homme, âgé de 33 ans, assume pourtant pleinement son choix : il défend les Palestiniens victimes "des injustices et des atrocités commises dans les territoires occupés".

A ce titre, il est devenu en quelques mois l'un des Israéliens les plus engagés dans la dénonciation de l'occupation.

Aux côtés de collègues réputés comme Leah Tsemel ou son ancien patron et mentor, Avigdor Feldmann, il représente la plupart des organisations israéliennes de défense des droits de l'homme devant les tribunaux. Sa renommée lui vaut même, depuis quelques semaines, l'appel direct de clients palestiniens, aux prises avec l'arbitraire de l'occupation.

Son plus grand fait d'armes remonte, selon lui, au 15 septembre, date à laquelle la Cour suprême israélienne a ordonné à l'armée de détruire une portion de la "barrière de sécurité" qu'Israël construit en Cisjordanie depuis 2002.

Dans un arrêt inédit, la Cour a reconnu que la vie quotidienne imposée à un millier de villageois était insupportable. "Dans les environs de Qalqiliya,
plusieurs villages palestiniens enclavés étaient sur le point d'être asphyxiés"
, assure l'avocat, assis derrière un bureau méticuleusement dépouillé. "La décision de la Cour suprême va faire jurisprudence", prédit-il fièrement. "Grâce à elle, d'autres recours vont être déposés contre la barrière, car les gens vont savoir que même une portion construite peut être remise en question."

Le visage poupin et avenant ne laisse pas transparaître la détermination qui anime ce fils et petit-fils d'immigrants polonais, expulsés de leur pays pour activisme politique. "Contrairement à mes parents, qui ont fui ou ont été exilés, j'ai un problème avec ma propre identité israélienne, car les choses commises dans les territoires sont faites en mon nom", résume-t-il.

Le métier qu'il a choisi lui tient lieu de thérapie. Sans lui, il aurait déjà songé à quitter le pays. "Quand j'ai commencé mes études de droit, il était évident que je m'intéresserais d'abord aux affaires ayant une forte charge politique. Et si j'exerce avant tout pour des raisons morales, je ne cache pas mes opinions politiques. Je ne pourrais pas vivre ici sans me battre contre les atteintes aux droits de l'homme", confie-t-il en souriant.

Réserviste de l'armée de terre, Michaël Sfard refuse d'effectuer ses périodes de service en Cisjordanie occupée. "Durant la deuxième Intifada, toutes les lignes rouges ont été franchies, qu'il s'agisse des assassinats ciblés, des démolitions de maisons, de la création des points de colonisation sauvages, du comportement des soldats aux check-points ou de la construction de la barrière qui coupe les gens de leur famille, de leurs terres. Le plus terrible, c'est que la justice, militaire ou civile, donne presque toujours sa caution à ces horribles crimes de guerre au nom de la 'sécurité'. Pire, la société israélienne, qui est au courant de toutes ces atrocités, ne se demande jamais comment on en est arrivé là. Elle n'en a cure."

Plus à l'aise à Tel-Aviv, sa ville d'adoption, qu'à Jérusalem, où il est né, le jeune avocat sait que son engagement est mal vu par nombre de ses confrères. "Pour eux, j'ai choisi le mauvais côté ! Et si je n'ai encore jamais été menacé, c'est que, pour l'instant, mes succès sont assez limités !", reconnaît-il.

A l'avenir, Michaël Sfard risque pourtant de se mettre à dos une bonne partie de l'establishment israélien.

Une quarantaine de recours déposés contre la construction de la barrière de séparation sont actuellement en suspens devant la Cour suprême et, au grand dam de ses partisans, retardent les travaux.

La fin du chantier, originellement annoncée pour décembre 2005, a été repoussée à décembre 2006.

D'ici là, Michaël Sfard ne chômera pas. Il s'est fixé un nouveau défi assez atypique dans la société israélienne : apprendre l'arabe. "C'est une honte qu'un gars comme moi, élevé dans un pays où l'arabe est l'une des langues officielles, ne l'ait jamais apprise." Un pas de plus vers ses futurs clients ?

Stéphanie Le Bars, Le Monde du 25 Novembre 2005

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